Zénith de 7h le matin

Zénith de 7h le matin

J’avoue, ce matin encore, j’ai du mal à écrire, mon clavier brouillé par les larmes. J’aurai vu dans ma vie, une Femme mourir 1000 fois et renaître 1001.

Naissance au CHUM, le premier pour moi dans le nouvel hôpital, je te rejoins à minuit. Tout est si calme, même et surtout toi.

Assise en tailleur, chaque contraction arrive et tu prends la vague comme une surfeuse qui a fait ça toute sa vie. C’est ton premier bébé mais tu es Mère depuis longtemps. Ta détermination douce inspire le respect et le personnel entre dans ta chambre comme on entre dans un temple. Le silence est d’or. Ton amoureux soutient, aide, porte, appuie, caresse, dans le silence toujours, comme si vous aviez répété ce ballet cent fois avant. Jamais je ne verrai de stress dans son visage pendant les 7h30 de route vers ton garçon.

Le trio parfait que vous avez formé cette nuit là a été un spectacle, une poésie et une leçon à chaque souffle.

Après 6h de travail, tes sons sont graves et puissants, ils indiquent sans aucun doute que dans quelques heures ton garçon sera dans tes bras. Le personnel soignant écoute le coeur de ton bébé chaque 30 minutes, tout est parfait.

Dans les pratiques hospitalières, c’est le moment où on demande à la maman de pousser. On l’a vu tellement de fois dans des films ou dans les histoires des copines, qu'on croit que "c'est ainsi qu'on fait". 
 “Allez ! On pousse fort fort fort fort…..”, lance l’infirmière qui oublie le silence, le temple, la lenteur et amorce le protocole. Peut-être la 100ème fois de la journée qu'elle dit cette phrase, on lui a appris comme ça, elle a toujours fait comme ça, c'est comme ça. 
Toi tu le sais, rien ne sert de pousser quand le bébé est à point.
Ta mémoire d’ancien bébé qui se réveille, le visage serein, se souvenir de comment on vient au monde. Avec ce corps que tu connais depuis 30 ans, accoucher ce fils dont tu connais chaque mouvement depuis 9 mois. Votre rythme à vous qui ne regarde personne. 

Comme nous en avions parlé ensemble, comme indiqué sur ton plan de naissance, je glisse à l’infirmière que tu ne souhaites pas pousser. Je pense que son visage aurait été le même si j’avais dit que tu souhaitais accoucher sur un poney avec un chapeau de cowboy sur la tête. L’ahurissement total. Elle me lance “hein?!”

Je répète donc “La maman ne souhaite pas être dirigée dans ses poussées, elle souhaite attendre le réflexe expulsif et poussera quand et si elle en ressent le besoin.”

L’infirmière sort après avoir remis ses yeux dans leurs orbites.

(= Attendre le réflexe expulsif avant de pousser diminue les risques de ventouse et de forceps. Les études n’ont démontré aucun avantage au fait de guider les femmes dans leur technique de poussées. La méthode de Valsalva, très utilisée en occident, connue sous l’appellation « bloc et pousse », qui consiste à faire retenir le souffle aux mères à trois reprises, lors de chaque contraction, augmente les chances de déchirures et diminue l’apport en oxygène chez la mère et le bébé.)

Je l’entends discuter devant la porte avec la médecin chef. Elle rentre dans la salle sans croiser mon regard, s’assoit sur une chaise. Et le silence reprend, il durera 2h. Sans un geste. Sans interventions. Le temps suspendu, même le soleil a arrêté sa course, je te jure, cette journée de mars, il y a eu un zénith à 7h du matin. Dans le blanc de ta chambre, tu inventes comme on naît, comment on n’est. Tu repeints à ta façon, les murs de ta chambre, transforme les câbles, les fils, les scalpels et les pinces, en fait des fleurs, des prairies, des nuages et des arbres.

C’est seulement au couronnement de ton garçon, lorsque ses cheveux se laissent voir que l’infirmière appelle doucement la médecin et une infirmière de plus, elles s’installent comme des petits abeilles habiles autour de toi. Toujours ce silence incroyable. Sacré silence sacré. 

Avec la lenteur et la certitude d’un soleil qui se lève, ton fils est arrivé au monde dans les bras de son incroyable papa.

Après la naissance du placenta, je vous laisse seuls, en famille, viens le temps de m’éclipser comme si je n’avais jamais été là. En partant, je croise les infirmières, qui me glissent que c’est le plus bel accouchement qu’elles ont vu et que tu as été chanceuse d’avoir eu une médecin qui te laisse accoucher seule et respecte ton plan de naissance.

Hum. J’ai l’oreille qui siffle en entendant “chance” et “respect du plan de naissance” dans la même phrase, mais y’est 8h du matin, pas dormi depuis 24h. Je monte dans l’ascenseur et quitte l'hôpital.

48 heures après, j’ai les yeux et le coeur encore plein d’étoiles de la beauté du spectacle auquel il m’a été offert de participer bien humblement.

Mais j’ai encore l’oreille qui siffle.

 

Une équipe médicale qui respecte un plan de naissance et laisse une maman accoucher comme elle le veut, dans les limites de la santé / sécurité bien sûr, ne devrait pas être une chance mais un droit acquis, une évidence.

L’équipe médicale n’a pas à contaminer un moment aussi important avec ses propres croyances et appliquer, comme c’est trop souvent le cas, un protocole, une série de règles. La vie n’en a aucune. Jamais. La vie arrive, comme et quand elle veut. S’arrête, comme et quand elle veut, ne demande jamais la permission. La vie indomptable, jamais fatiguée de faire la révolution.

Laissons les femmes accoucher dans leur intimité, leur vérité, leur vision de ce qu’est leur monde. Faisons confiance aux Femmes et rendons leur leurs Puissances.

Ce n’est pas un plaidoyer pour l’accouchement naturel mais bien pour le respect des volontés des Femmes lors de l’enfantement.

Péridurale, césarienne, anti-douleurs multiples et variés, ce sont des inventions magiques et essentielles qui sauvent des vies. Mais expliquons aux Femmes comme leur corps fonctionne, comme la médecine fonctionne et éduquons le médical pour qu’ils puissent accompagner plutôt que prévenir.

Un accouchement n'est pas un acte médical. Pour reprendre les mots de la si inspirante Karine la Sage-Femme

  1. La naissance est un processus physiologique normal, intime et sécuritaire
  2. La femme a tout ce qu'il lui faut en elle pour accoucher son bébé et le placenta qui vient avec
  3. Les bébés ont la force et la sagesse de naître

 

Revenons à l'essentiel, changeons le monde. 

Petit si petit

Petit si petit

3,5 milliards de Femmes

3,5 milliards de Femmes