Pleurer le yoga

Pleurer le yoga

Ça t’es surement arrivé aussi, dire “oui” sans trop savoir pourquoi. Voilà que ça glisse dans ta gorge, “oui” pendant que ta tête dit copieusement “non”. C’était il y a 2 mois, j’avais tout le temps de changer mon “oui” en “non” pourtant je ne l’ai pas fait. 

Mon “oui” je l’ai offert à un studio de yoga qui ouvre et qui voulait faire en happening une séance de yoga chèvre. Ça a fait rire tout le monde que j’accepte. 

Le jour venu, je donne ma classe. 30 personnes jam-pack dans un enclos, des gens qui textent pendant des postures, des chèvres qui bondissent sur les ventres sensibles et les colonnes vertébrales, ma voix difficilement audible car nous sommes en extérieur. Même pas peur, même pas grave, à ma place. Je donne ma classe avec amour et humour, comme on me l’a appris, comme je l’ai étudié des centaines (milliers ?) d’heures. Une jeune fille magnifique vient me voir à la fin de la classe, les yeux étoilés, elle me glisse : “Eille ! C’était le fun ! Ça m’a vraiment donné le goût de faire du yoga !”. Dans ma tête je “check”, voilà, je suis venue juste pour toi, Princesse. Je ramasse mes affaires et commence à partir. 

Je croise la propriétaire du “yoga chèvres” sur mon chemin du départ. Elle n’a pas aimé la classe, elle trouvait que c’était trop sérieux, trop cérémonieux, les gens n’ont pas assez riiiiiit, les gens n’ont pas eu assez de fuuuuun et je n’ai pas fait assez de pause pour que les personnes puissent prendre des photos d’eux avec des chèvres sur eux. Gloups! 

Après une discussion de quelques minutes, la dame avec son beau tshirt YOGA-chèvre et ses 1001 prospectus YOGA-chèvre m’avoue qu’elle n’a jamais pris une seule classe de yoga dans sa vie. Sa compagnie a pourtant le mot “yoga” dans 50% de son identité. 

J’ai pleuré très fort. 

Parce que les personnes qui volent le mot Yoga pour en faire du profit me révoltent profondément. Le yoga, science ancestrale et précieuse, se fait piller, travestir, souiller, utiliser, malmener d’un bout à l’autre. 

Envie de vomir, comme si toutes les fois où j’avais dit “non, mais c’est ok, il en faut pour tous les goûts !” ou “ça fait venir des gens au yoga alors tant mieux !” me revenait en plein visage. Non, c’est pas si correct parce que ce n’est pas ça le yoga. Le mot “yoga” partout mais du yoga nul part. Ou si peu. 

Dans mes yeux humides, il y a la tristesse devant les formations professorales de 70 heures, la photo du plateau de charcuterie sur le compte instagram d’un prof de yoga, les fucks comme des mudras, le “namasté” de la gérante d’un studio de yoga après un courriel incendiaire à son équipe, les assiettes en carton et le tataki de boeuf pour l’ouverture d’un nouveau studio, le visage interloqué de cette prof qui n’a jamais entendu parler de la Bhagavad Gita, les jeunes filles taille 34 caucasiennes qui illustrent les 3/4 de la publicité concernant le yoga, le calculateur de profit sur un site à destination des potentiels futurs profs (see how much you could earn !), dans mes larmes se trouvaient aussi la promotion Facebook pour le yoga beer, le yoga vin/fromage, le yoga sur un cheval, les cours de yoga bootcamp, de yoga abdos fessiers, de yoga détox, de yoga groovy, de yoga salsa… Puis, dans la dernière goutte, celle de trop, il y avait le yoga chèvre. 

C’est beau de s’amuser, moi j’adore ça ! J’aime l’idée du yoga comme un jeu. Mais comme dans tous les jeux, il y a des règles à respecter. Si tu veux jouer au badminton, mais tu ne souhaites pas utiliser de raquettes ni de volant et que tu veux jouer en slip de bain avec 14 personnes en même temps, c’est génial, mais tu as inventé un nouveau jeu, dit pas que tu joues au badminton. Si ça te tente pas d’assister à un seul tournoi, ni de lire les règles du jeu, si tu veux pas t’entrainer, si t’aime pas vraiment le sport, juste porter des outfit et mettre le #BadmintonGirl sur Instagram, ça se peut que ça soit pas ta meilleure idée de devenir prof de badminton. 

Le yoga transformé en un gros gâteau de mauvaise qualité sur lequel on ajoute du cremage bien sucré pour en masquer l’amertume. Le yoga se suffit pourtant à lui-même quand il est bien exécuté, la recette parfaite se murmure de bouche de Maître à oreille d’élève attentif et s’apprends pendant toute la vie.

Science précise, bien loin de se limiter à des postures, se commettre, plonger dedans et en dedans, s’offrir pour offrir. C’est ça le yoga.

Rig Véda, 1500 ans avec Jésus Christ. On a pas attendu le Lolë White Tour pour que le yoga Soit. À force de grands spectacles, on en oublierait presque que les plus grandes fêtes sont à l’intérieur de nous. 

2018

2018

lettre à France

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